Briefings oubliés et fantômes d’anxiété

Tout ce temps passé à faire des présentations. À les préparer, les réviser et  les présenter. Toutes ces informations regroupées, colligées, analysées, décortiquées le jour et ressassées la nuit, en attendant le sommeil qui fuyait trop souvent. De bons briefings, des questions complexes, des réponses élaborées, et toutes ces présentations que je vivais à répétition.

Tout ça pour un paquet de bonnes raisons et de bonnes causes, qui semblaient alors importantes. Parce que c’était mon travail. Présenter la situation budgétaire, présenter des options de réductions ou d’augmentations d’enveloppes (selon la tendance du moment), pour expliquer et ré-expliquer les règles établies, pour expliquer les nouvelles règles et pourquoi les règles ont changé. Pour expliquer que même si l’auditoire n’était pas d’accord ou ne comprenait pas pourquoi, on n’avait pas le choix.

Ce n’était pas par manque d’intelligence ou de bonne volonté qu’ils ne comprenaient pas : Même si je me débrouillait bien pour expliquer, ce qu’on nous demandait était parfois complexe, parfois illogique, parfois carrément kafkaïen. Et c’était correct, dans le sens que c’était mon travail; même si j’étais parfois (souvent?) porteur de mauvaises nouvelles, j’étais bon dans ce travail et je voulais le faire. J’avais le profil de l’emploi : Excellent esprit d’analyse et de synthèse, souci du détail aiguisé, perfectionniste à l’extrême.

Et je vivais tout ça, toutes ces réunions et présentations, un minimum de trois fois : La première fois seul à mon bureau (parfois suivie d’une récapitulation dans ma tête juste avant la  « vraie » présentation, au cours de laquelle je prenais des notes additionnelles pour ne rien oublier). La deuxième fois était la version « live » devant l’auditoire auquel elle était destinée. Celle-ci était alors immanquablement suivie d’une troisième révision par mon ego. Parfois tout de suite après, pour analyser les réactions et faire une rétrospective rapide. Parfois révisée dans ma tête en boucle, pour analyser mes réponses, ce que j’avais oublié de mentionner, ce que j’aurais pu dire différemment, et ce que j’aurais du répondre à telle ou telle question. Surtout si quelque chose avait accroché un tant soit peu, alors là j’en avais pour une partie de la nuit.

Les autres autour de la table, ils étaient contents que quelqu’un d’autre le fasse. Ce genre de travail n’était pas pour eux – ils étaient responsables de choses à valeur ajoutée. Je l’écris avec respect à leur égard et sans sarcasme. Les politiques et procédures financières ont une raison d’être car il est important d’encadrer les dépenses de deniers publics. C’est juste que ça n’ajoute rien en valeur à l’accomplissement de la mission. De plus, dans une bureaucratie gouvernementale, les bonnes intentions sous-jacentes aux politiques financières ont parfois des conséquences néfastes, alourdissant indûment le travail des gestionnaires au point que c’est contreproductif. Et lorsqu’on est perfectionniste et qu’on s’impose à soi-même un niveau de performance à la limite du possible, on a alors l’impression de ramer constamment contre le courant. Souffrir d’anxiété de performance alors qu’on travaille et qu’on vit dans un système axé sur la performance n’est pas bon pour la santé mentale.

Aujourd’hui je ne me rappelle que vaguement des sujets de ces présentations et de leur contenu. J’essaie de les oublier. Ils appartiennent au passé. Mais j’ai parfois l’impression qu’un fantôme me poursuit encore. Des briefings oubliés mais dont une ombre subsiste. Je fais souvent des rêves en uniforme, avec des personnages militaires et un contexte similaire. Je me réveille et je suis découragé : Pas encore un rêve militaire! Des rêves où j’ai l’impression de ne rien accomplir, ou encore des situations absurdes où ce que je fais n’a pas d’importance. Des rêves où je me promène de bureau en bureau, sans comprendre mon rôle.

Parfois je me demande si tous ces briefings, si tous ces courriels que j’ai écrits, si toutes les recommandations que j’ai faites, si tout ça avait un sens. Si ça a été vraiment utile et si ça valait la peine de perdre tant de sommeil. Si n’importe quoi d’autre, si n’importe quelle approche différente, si n’importe quelle autre recommandation n’aurait pas fait l’affaire. Je sentais – et j’ai encore parfois cette impression – que je n’étais qu’un rouage dans un engrenage immense, un pion perdu dans une bureaucratie sans borne, qui essaie de décortiquer, comprendre puis vulgariser cette bureaucratie pour des acteurs qui n’en avaient que dalle de cette bureaucratie. Parce qu’eux avaient une vraie mission, qu’ils étaient responsables de quelque chose de concret et faisaient partie de ce qui a une valeur ajoutée. Ou pour d’autres acteurs qui, comme moi, étaient eux-mêmes pris dans les rouages de cette machine, contaminés à différents degrés par le même syndrome technocratique.

J’étais bon, j’excellais même dans le rôle que j’avais. Mais j’étais moi-même un techno-bureaucrate, hors de la chaîne de valeur ajoutée. J’ai fait de beaux briefings, j’ai écrit de superbes notes de synthèse, j’ai préparé des documents qui ont contribué à nourrir la machine. Parfois en pensant sincèrement que c’était important, parfois en admettant tout haut que ce que le « système » nous demandait de faire était ridicule. Mais toujours avec les mêmes brillants résultats, car tant qu’à devoir le faire, je le faisais habituellement au-delà de ce qui était attendu. Révisant mon travail avant, pendant et après que ce soit terminé. Sous l’œil implacable de mon ego.