Les catalyseurs

La Pocatière, le 9 avril 2015

Il y a des choses, des événements et des gens dans la vie de chacun qui sont des catalyseurs. Ce sont des déclencheurs qui provoquent, alors que tout semble stable, une réaction en chaîne. Tel un atome de plutonium qui parvient à séparer un atome d’uranium, libérant ainsi une énergie telle qu’on ne saurait concevoir. Ces catalyseurs existent partout autour de nous, mais leur effet ne se fait pas sentir à moins que certaines conditions spécifiques soient réunies. Lorsqu’un de ces catalyseurs provoque une réaction, qu’elle soit positive ou négative, on fixe notre regard sur ce catalyseur, et on a tendance à l’admirer si la réaction est positive, ou à le blâmer si une catastrophe se produit. Mais en fait, le catalyseur ne cherche pas intrinsèquement à faire arriver quelque chose. Il n’est pas mauvais (ou bon) en soi. Il est là, un peu par hasard (même si en réalité je ne crois pas au hasard), et il a un effet seulement parce que des conditions sont en place pour qu’une réaction en chaîne s’ensuive.

Si un catalyseur s’est manifesté et a provoqué sa décision de partir, ce n’est pas un simple hasard. Certaines conditions se sont développées qui l’ont rendue malheureuse. J’ai certes eu un rôle à jouer dans le développement de cette situation. Mais mon attitude n’est pas le fruit d’une méchanceté intrinsèque de ma part. C’est le « moi » intérieur qui se manifeste, qui étouffe, enfermé à double tour dans un cachot sombre et profond et ce depuis des années. Et ce « moi », il serait fort probablement resté enfermé jusqu’à la fin de cette vie dans cette multitude de carapaces et d’armures, si un catalyseur ne s’était pas manifesté à un moment précis, dans des conditions précises. Si une seule variable avait été différente, peut-être que ce catalyseur n’aurait pas eu d’effet. Que tout aurait continué. Mais ce n’était qu’une question de temps avant que les conditions soient réunies. Lorsqu’une certaine concentration de gaz sature l’atmosphère, ça ne prend qu’une petite étincelle pour que tout explose. Je ne peux donc pas blâmer le catalyseur pour ce qui se passe présentement. Il était là, à un certain moment. Si celui-ci n’avait pas été là à cet instant précis, ce n’aurait été qu’une question de temps. Si ce n’avait pas été ce catalyseur, ça aurait pu être n’importe quoi ou n’importe qui d’autre : une personne, un événement ou une autre chose qui aurait fini par déclencher l’explosion. Ce n’est pas la faute de l’étincelle s’il y a eu une explosion. C’est parce que l’air était saturé de gaz explosif.

Je ne peux pas la blâmer non plus. Elle est qui elle est, et dans la situation présente elle était malheureuse au plus profond d’elle-même. Je ne peux pas lui en vouloir de chercher le bonheur, de vouloir être heureuse. Même si parfois, la plupart du temps même, elle semblait bien, il lui manquait quelque chose. Je ne peux pas me blâmer non plus, même si j’ai tendance à me culpabiliser. Si j’avais été différent, si j’avais eu une autre attitude, si j’avais réagi différemment à telle ou telle situation. Mais mon « moi » intérieur, il étouffait. Il étouffe encore. Il veut être qui il est, et à force de le garder enfermé, il se débat, il crie à l’aide. Ce n’est pas de la méchanceté; ça provoque simplement des réactions négatives de ma part, ça dégage une attitude négative, qu’elle n’est simplement plus capable de supporter. Comme une coureuse qui a mal au genou et malgré tout continue à courir parce qu’elle veut finir la course, il vient un moment où la blessure d’usure n’est plus possible à supporter. Et tôt ou tard elle doit abandonner la course, car c’est toute sa santé qui en dépend. Elle doit arrêter de supporter ce qui est devenu insupportable pour elle.

C’est très dur de ne pas m’en vouloir. Mais même si j’essayais de contrôler mon attitude, ça ne fonctionnait pas car ce n’était pas moi. Mon être se sentait (se sent encore) étouffé, et ça me fait sentir tout croche, inconfortable, avec moi-même et avec les autres. Avec elle. Mon « moi » n’est pas mauvais. Il est juste différent. Différent et maintenant incompatible avec elle, mais pas incompatible avec tout le monde. Mon « moi » est fondamentalement bon, merveilleux même. Il n’a simplement pas les bonnes conditions pour se développer, pour grandir, pour être. Seulement lorsqu’il sera épanoui et libéré, vrai, fidèle à lui-même, pourra-t-il y avoir des conditions favorables à ce qu’un catalyseur vienne déclencher une explosion de bonheur.