Lâcher prise, pas évident

La Pocatière, le 17 avril 2015

J’ai beau essayer, lire des textes sur Internet sur le lâcher prise lors d’une séparation, lire un livre sur le lâcher prise que j’ai retrouvé dans ma bibliothèque, faire de la relaxation, mais ça ne veut pas arrêter. ÇA FAIT MAL!!! J’ai mal dans mon cœur, j’ai cette boule d’anxiété, je la ressens physiquement dans ma poitrine. J’essaie de ne pas y penser, de me tenir occupé, mais ça revient tout le temps. J’ai réussi à accomplir quelques petites choses dans la maison, mais à la moindre embûche, je me décourage et je veux laisser tout tomber. Toutes ces belles théories sur le lâcher prise, elles ont beaucoup de sens, mais lorsque tu vis ce genre de situation les émotions sont trop fortes et l’emportent sur ce qui devrait faire du sens. Pas facile de me détacher de cette situation et de prendre les choses comme elles viennent, sans penser à toutes les répercussions émotives, familiales et financières de la rupture de notre couple.

Hier soir je lisais ce livre sur le Lâcher prise, et bien que certains concepts me semblaient presque ésotériques, j’arrivais à y déceler certains des messages. Entre autres, une pensée de ce livre qui m’a fait réfléchir est que ce ne sont pas les événements qui m’arrivent qui me rendent malheureux, mais plutôt parce que je suis malheureux que ces choses m’arrivent. Je vois en partie le sens de ce concept, même s’il est difficile à accepter. Mais si je suis malheureux présentement, est-ce que j’étais réellement heureux avant qu’elle m’annonce qu’elle va me quitter? Ce n’est pas évident de faire face à cette question. Il me semblait pourtant que j’avais réussi à mettre des conditions en place pour faciliter notre bonheur. Une certaine sécurité financière, une maison confortable dans un lieu paisible, pas trop loin des gens et des choses que nous aimons, un nouvel emploi qui nous donnerait la flexibilité financière d’accomplir les choses que nous désirions faire, comme voyager.

Mais est-ce que toutes ces choses représentaient vraiment un moyen d’être heureux? Est-ce que je respirais librement et avec sérénité? Au contraire, je vivais dans l’angoisse de l’imprévu, de tout ce qui risquait de détruire cette stabilité, de tout ce qui nous mettrait hors de notre zone de confort. Chaque épreuve, chaque situation qui menaçait ce monde était source de stress. J’avais le goût de faire des choses, mais chaque fois je me retenais de les accomplir parce que soit des ressources financières étaient en jeu, soit le « temps de qualité » avec la famille en souffrirait. J’avais le goût de dire des choses, mais je me retenais à cause de cette peur de déplaire, cette peur du jugement des autres. Cette peur de ce qu’elle penserait de tel ou tel commentaire, de ce que ma famille penserait de telle ou telle opinion, cette peur de me retrouver dans une discussion et de me « planter » parce que mon argument déplairait à un autre. Si on a toute la sécurité financière et matérielle, qu’est-ce que ça donne si on vit dans la crainte constante du jugement des autres, si on stresse à la moindre chose qui risque de faire basculer notre monde? Il y a tant de choses que je n’ai jamais osé faire à cause de cette peur de l’imprévu, cette crainte vis-à-vis le chaos.

Avant de la rencontrer, je jouais de la musique. J’étais trop gêné pour m’accomplir devant un public, mais au moins j’apprenais, dans l’espoir qu’un jour je me sentirais à l’aise. Je l’ai même fait un peu, mais j’ai arrêté à cause de mes craintes. Et comme je n’ai pas senti d’encouragement de sa part, j’ai mis tout cela de côté, sauf à quelques reprises au cours des 17 dernières années. Tout ce que j’aurais pu apprendre du côté musical pendant tout ce temps! Avant de la rencontrer, je m’intéressais à différentes philosophies de la vie et à une certaine quête spirituelle. Je croyais par exemple (et crois encore) au pouvoir de nos choix et à toutes ces vies alternatives que nous vivons simultanément (ou pas, selon la notion du temps) dans des univers parallèles. Toute cette belle spiritualité (pas religieuse du tout) et ce regard différent sur la vie, que j’avais trouvés dans des livres comme ceux de Richard Bach, entres autres. Quant à elle, son impulsion venait d’une toute autre conception de la vie; celle qui veut qu’on ne vit qu’une seule fois, qu’il faut en tirer le maximum car on n’a qu’une chance. Ma vision de la vie et la sienne sont en fait diamétralement opposés, mais j’ai étouffé ma spiritualité (encore une fois rien à voir avec la religion), afin de « cadrer » dans ce qu’elle pense de la vie. Elle, de son côté a réagi en retenant son impulsivité, afin que nous nous retrouvions ensemble. En réalité, même si nous étions en amour et ensemble, notre vrai « moi » à chacun se sentait tiraillé, allant à l’encontre de ce qu’il croyait profondément.

On se réconfortait en se disant qu’on était différents, mais qu’on se complétait. Et c’est dur d’accepter que ce n’était peut-être pas vrai après tout. On s’est aimés, ça c’est certain. On avait (et on a encore) des goûts communs, comme la bonne bouffe, les voyages, les lieux et les choses qu’on apprécie. On a des valeurs communes, la famille, les enfants. Tellement de fois nous nous sommes dits qu’on « pensait pareil ». Peut-être que nos conclusions sur différentes choses étaient « pareilles », mais notre processus de pensée pour y arriver est différent. Au-delà des aspects matériels et de l’attirance mutuelle qu’on avait, est-ce que nous avions les ingrédients de la « recette du bonheur »? Je crois que nous avions ces ingrédients, du moins en partie, mais pas nécessairement en bonne proportion et dans le bon ordre. Ces éléments communs ont fait que nous nous aimions, mais ultimement il aurait toujours manqué quelque chose.

Si nous avions certains éléments pour être heureux en couple et en famille, est-ce que j’étais, moi, heureux pour autant? Pour être heureux, il faut tout d’abord exister. Il faut être. Et en réalité lorsque je suis tombé amoureux d’elle, j’ai rapidement cessé d’être. J’ai effacé mon individualité, et j’ai tout mis en œuvre pour entretenir notre couple et notre famille. Mon vrai « moi », qui peinait à exister avant même que je la rencontre, s’est renfermé pour de bon. Il entrouvrait la porte de temps en temps, discrètement, comme pour vérifier ce qui se passait puis, se disant que les conditions n’étaient pas idéales pour lui, il refermait la porte et la barrait à double tour. Et parfois, lorsque ce « vrai moi » sentait que mes actions ne correspondaient pas à sa vérité propre, il se sentait triste et me faisait sentir une amertume dont je n’arrivais pas à comprendre la cause. Donc si je n’existais pas, si mon « vrai moi » était effacé, enfermé, puis-je affirmer que j’étais heureux, au plus profond de moi? « Heureux » ne se dit pas seul. On dit « être heureux ». Pour « être heureux » il faut d’abord et avant tout « être ». Et comme je n’étais pas, je n’étais plus, ma conclusion est que je ne pouvais pas être heureux. Je pouvais en assumer les apparences, sur certains aspects. Je pouvais avoir l’impression d’être heureux ou que mes actions résulteraient en du bonheur, mais je ne pouvais pas être vraiment et profondément heureux.

Et si je n’étais pas heureux, n’est-il pas normal que cela ait « déteint » sur ma personnalité apparente, sur ce que je projetais envers les autres, sur l’énergie que je dégageais? Est-ce que ce manque de bonheur n’a pas résulté en des soubresauts d’humeur, en des moments d’amertume? Rien de méchant, rien de violent, rien de mauvais. Simplement une manifestation que ma vie n’était pas ce que je désirais vraiment, n’était pas moi. Une hésitation, une peur de me lancer dans le vide, de faire des choses qui engendreraient le chaos ou l’incertitude. Une énergie négative, qui se transmettait à elle, ainsi qu’à tout mon entourage. Une retenue de faire des choses, qui allait à l’encontre de l’impulsivité qu’elle ressent. Aujourd’hui je ne suis même pas sûr de ce que je désire vraiment. Mais je sais au moins que je ne désire plus la vie telle qu’on la vivait avant qu’elle m’annonce la fin de notre relation amoureuse. Malgré tous ses petits conforts quotidiens, sa routine et son ordre apparent, il manquait quelque chose et ce manque aurait duré toute cette vie. Je me disais que j’allais passer à travers les regrets et l’amertume, que je finirais cette vie de cette façon et malgré les difficultés, car j’avais fait une promesse et que cette promesse je devais la tenir. Mais ça aurait été à quel prix?! J’aurais vécu toute cette vie stressé, angoissé à la moindre chose qui aurait menacé l’ordre apparent?

Oui je suis allé chercher de l’aide dans le passé. J’ai essayé de vaincre cette anxiété que me ronge. Et bien que j’aie fait certains progrès, notamment au niveau professionnel, il y a quelque chose que je n’avais pas encore affronté, quelque chose de plus personnel, de plus profond. Quelque chose que j’avais peur de confronter, cette idée même de la possibilité d’être heureux avec la vie que nous vivions. Comme on dit, j’étais trop proche de l’arbre pour voir la forêt. Je refusais de faire un constat de cette amertume qui me rongeait doucement, mais inexorablement. Jusqu’au jour où c’est elle qui en a eu assez. Le jour où un catalyseur, un élément déclencheur externe, lui a ouvert les yeux. Elle s’est rendue compte qu’elle était malheureuse et qu’elle n’en pouvait plus de vivre de cette façon. C’est dur à accepter et ça fait mal, car ce n’est rien que j’ai fait. Je n’ai rien fait de répréhensible. Alors c’est d’autant plus difficile à comprendre. C’est seulement une constatation que ce que je suis, et ce qu’elle est, ne sont pas compatibles. Une réalisation que nous avions tous les deux faussé notre réalité au nom de l’amour.

Aujourd’hui, cette même peur du chaos et de l’incertitude que je vivais régulièrement, je la ressens d’une façon aigüe, ça me déchire le cœur, ça fait courir les hamsters dans ma tête (il doit bien y en avoir une demi-douzaine présentement, qui se relaient jour et nuit). Cette peur face au vide, face à ce monde de sécurité qui est en train de s’écrouler. Mon château de sable est en train d’être avalé par un océan de désarroi. Alors permettez-moi de dire que « Lâcher prise », ce n’est pas évident. Je veux lâcher prise, oublier tout cela, ne pas m’en faire, relaxer, mais je n’y arrive pas vraiment. J’essaie, mais les idées me rattrapent. Tout est si chamboulé que je n’ai plus de point de repère, je me sens seul et je n’ai plus personne à serrer dans mes bras pour me rassurer. Certes, il y a des gens autour qui me supportent et leurs mots peuvent fournir un certain réconfort, mais cette solitude du cœur au quotidien, ça me fait terriblement mal. Quelques gens m’ont offert des mots porteurs d’espoir, mais ces promesses de jours meilleurs semblent si loin et si intangibles. J’ai toujours su, d’une certaine façon, que de lâcher prise était la solution, et je me le répétais, mais je n’ai pas encore trouvé la clé pour vraiment, réellement lâcher prise et arrêter de m’en faire, que ce soit pour des petits problèmes ou pour ce qui semble une catastrophe.