C’est ici que ça commence

La Pocatière, le 6 avril 2015

Il arrive parfois qu’une vérité profonde surgisse du plus profond de nous, à un moment où on s’attend le moins. Ça arrive dans un moment ordinaire, banal, mais lorsque la pensée surgit, elle s’accompagne d’un frisson dans le cou, qui nous dit : « Ça c’est vrai. Accroche-toi à cette pensée ». Cette pensée que j’ai eue est en même temps un souhait. Une toute petite pensée mais qui éclaire comme une chandelle ou une allumette, mais qui va graduellement grossir pour devenir un feu qui réchauffera éventuellement tout mon être. Cette conviction profonde est la suivante : Je souhaite qu’un jour, je puisse la regarder dans les yeux et lui dire, sans arrière-pensée ni espoir qu’elle revienne, « Merci pour ce que tu as fait. Ça m’a fait un mal au-delà de ce que j’aurais pu imaginer, tel une balle qui me transperce le cœur, mais en te libérant de notre couple, tu m’as en même temps libéré ». Cette petite pensée est dure à faire mienne, ma croyance en elle vacille comme une chandelle, mais je la sais vraie, c’est une croyance à laquelle je veux m’accrocher et qui me permettra de passer à travers ce moment difficile.

En effet, il m’est arrivé parfois d’avoir des regrets. De me poser des questions sur notre couple. Je me questionnais si notre vie était celle que je voulais, si j’étais heureux. Le « moi », ma personne profonde, n’existait pratiquement plus, car je me privais de tout ce que j’aurais voulu faire pour moi, au nom du couple et de la famille. Il me manquait quelque chose, et parfois j’aurais souhaité avoir un bouton reset pour revenir en arrière. Mais chaque fois je me disais que non, c’était juste une mauvaise passe, j’avais fait une promesse et j’avais pris un engagement pour la vie avec elle, no matter what. Peu importe les épreuves ou les difficultés. On se le disait aussi régulièrement, qu’on allait finir vieux et ratatinés, mais ensemble en se tenant la main. De plus, je ne pouvais me résigner à mettre une croix sur notre famille et sur tout ce que nous avions bâti ensemble. J’avais trop à perdre. Donc, je tenais le coup et ça passait, et un bonheur revenait et me rassurait que j’avais pris la bonne décision. Mais malgré tout il me manquait toujours quelque chose. Je ne peux pas le nier.

Mais je n’aurais jamais eu le courage de prendre les devants et lui dire que je voudrais la quitter. D’une certaine façon, c’est elle qui a eu beaucoup de courage d’en arriver à la conclusion que même si nous avons eu de bons moments et nous nous sommes aimés, ce n’est plus pareil. Soit nous avons chacun changé, ou bien la vie a transformé la nature de notre relation, à un point tel que nous ne sommes plus compatibles aujourd’hui. Ce qui semblait hier un différend qui pouvait être toléré à l’aide d’un compromis, n’est plus endurable aujourd’hui et nous rends malheureux. La rend malheureuse. Et puisque je l’aime, je désire son bonheur. C’est pourquoi je dois la laisser aller, libre de vivre sa vie. Même si j’ai perdu son amour et notre relation, j’ai réalisé en marchant le long du fleuve que sa décision de se libérer m’a également libéré.

Toutes ces choses que je me privais de faire, car je voulais la faire passer avant ainsi que la famille, j’ai maintenant un espoir de les réaliser. Aller à la pêche avec un ami, partir toute une journée ou une fin de semaine faire du ski alpin, faire une fin de semaine avec des amis, écrire, jouer de la musique, toutes ces choses et d’autres encore deviennent possibles à présent. Certes ce ne sera pas facile. Penser et se dire ces choses à voix haute en marchant près du fleuve face au vent d’avril, se les répéter pour tenter de se convaincre et y croire, ce n’est pas évident et ça fait mal en même temps, à cause de la perte qui accompagne la libération. Et tout en marchant et en me le répétant, je sais que la vérité, cette vérité profonde est encore dure à croire, je ne l’ai pas embrassé complètement.

Je sais qu’en retournant vers la maison j’aurai encore des doutes. Mais je veux m’accrocher à cette vérité, même si elle semble vaciller. Et je me la répète et j’ai l’espoir qu’avec le temps, j’y croirai de plus en plus en cette vérité jusqu’à ce que j’y croie entièrement, sans le moindre doute. Mais malgré l’incertitude, la peur et mes craintes, je sens que de m’accrocher à cette vérité représente le début d’une nouvelle vie pour moi, la porte de sortie qui me permettra de passer à travers cette épreuve et d’en sortir grandi, une personne meilleure. En marchant, je me parle et je m’efforce de me convaincre que tout ça c’est pour le mieux, non seulement pour lui permettre d’être heureuse, mais également pour moi. Comme à plusieurs fois pendant cette fin de semaine atroce, je demande des signes d’encouragement, un indice qui me permettra de poursuivre mon chemin. Je demande de l’aide au ciel, à mes guides spirituels (ou peu importe comment on appelle cette force qui régit la Vie).

J’aperçois alors à un petit ponceau une centaine de mètres devant, me disant que j’allais le traverser avant de retourner vers la voiture. Pas un gros ponceau, une « calvette » plutôt, qui traverse un fossé. Mais je me dis que je vais le traverser, une sorte de geste symbolique de « traverser le pont une fois rendu à la rivière ». Une fois rendu de l’autre côté, je regarde le fleuve un instant, puis je me retourne pour regarder le profil de la ville et de la montagne. Ce faisant, mon regard s’accroche sur le grand panneau publicitaire de La Pocatière, sur le bord de l’autoroute. Ce panneau qu’on a vu tellement de fois qu’on ne le remarque même plus lorsqu’on passe en auto. Mais cette fois ci, je le vois et je lis ce qui est y est inscrit :

C’EST ICI QUE ÇA COMMENCE!

Les larmes me montent aux yeux et un frisson m’envahit. Ce sont des larmes mélangées de tristesse, mais surtout d’un sentiment étrange, une sorte de joie d’avoir trouvé une réponse à une question profonde, qui prend racine au plus profond de moi.

Dans un sens large, c’est ici que ça commence, ma nouvelle vie. Aussi, c’est ici – et MAINTENANT, dans cet instant présent, dans ce lieu d’espace-temps où je me tiens présentement – que commence ma guérison.